Maïla Merca Haël

"Le véritable changement s’opère intérieurement, remonte des profondeurs, s’exprime au dehors et transforme le monde. Car lorsqu’un rouage (une personne) se transforme, c’est le fonctionnement de l’ensemble du mécanisme qui en est affecté." M.M.H. (Extrait de "L'Unité du Réel, une éthique de la création artistique" – 2014)

« L’Unité du Réel », une éthique de la création artistique

« L’Unité du Réel »,

Une éthique de la création artistique

 Par Maïla Merca Haël

2014

Sommaire

 

Introduction.

I        Qu’est-ce que l’Unité du Réel ?

1) Les différents niveaux de réel

Le réel inconscient et mouvant

Le réel inconscient et figé

Le réel conscient et figé

Le réel conscient et mouvant

2) Le Réel et son Unité

La physique quantique: une avant-garde de la perception du monde

3) La création du Réel et ses modes

Le phénomène de l’introjection et de la projection appliqué à la création du Réel

La participation de l’information véhiculée par le monde extérieur à la création du Réel

L’importance de l’environnement dans la création du Réel

Conclusion

4) Esquisse d’une psychanalyse de la société postmoderne

La relation à la mère

La relation au père

Enfance

Conclusion

II      Une éthique de la création artistique

1)      La nécessité d’un cadre

L’Art, une Loi non dogmatique

L’Univers : un tout équilibré et harmonieux

L’Humain : une espèce vivante et naturelle appartenant à l’Univers

2)      La pratique artistique

3)      L’Art : Vérité de l’Être

4)      Un chemin vers la prise de contact : la peinture abstraite et l’utilisation de la couleur pure

Pourquoi l’abstraction ?

Pourquoi la couleur pure ?

Conclusion

Conclusion

Bibliographie

Introduction

 

L’art est vivant. Vivant car soumis au changement, à la transformation. Cette condition le protège d’une approche figée, réductionniste et étouffante. Sa vocation n’a cessé d’évoluer de même. Le statut de l’art reste une donnée flottante, remise en question et subjective car l’art a vu sa subjectivité s’affirmer à travers les siècles et les différentes théories qui se sont succédées sur sa définition. Si nous devions rendre l’art par une expression, ce serait celle-ci : «  L’art est mort, vive l’art ! »

Si la notion d’art n’a cessé de se mouvoir : « outil pédagogique, argument théologique, instrument de la propagande, copie de la nature, apparence inoffensive, reflet de la réalité, projection de fantasmes, passion narcissique, object de plaisir, moyen de connaissance »[1], le statut de l’artiste en a fait de même : «  De l’artisan lié par le mécénat, assujetti au bon vouloir d’un prince, on est passé à l’artiste humaniste, doté d’un véritable savoir, et non plus seulement d’un savoir-faire, puis à l’artiste qui négocie ses œuvres sur le marché et assure leur promotion auprès du public. »[2]

L’Art Contemporain, hyper controversé, s’affirme en deux trajectoires opposées : d’une part celle du marché d’un art international, institutionnel, richissime, héritier de Duchamp, pris dans une esthétique analytique : « un objet d’art n’est pas en soi une œuvre d’art ; il le devient si je décide de le voir ainsi et si le contexte m’y incite. »[3], dont les motivations sont bien plus mercantiles et grandiloquentes qu’esthétiques, et d’autre part l’art intime d’artistes inconnus, pratiquant leur art par vocation et nécessité intérieure dans un foisonnement hétéroclite prodigieux.[4]

Oser formuler une éthique de la création artistique s’avère aujourd’hui une entreprise pour le moins dangereuse. La liberté d’expression, si chèrement acquise, est aussi le jeu « d’une dissolution totale des critères esthétiques (…) où tout est soi-disant possible en art, y compris le « n’importe quoi » »[5].

Seulement voilà, le positionnement artistique est inévitable, car c’est justement cette liberté totale qui appelle au positionnement esthétique et éthique car la liberté, sans cadre, sans but, sans sens, est errance et perdition. Marc Jiménez propose trois voies de recours à la « déliquescence des critères esthétiques » : « soit l’on restaure les critères anciens, soit l’on remplace l’obligation de juger et d’évaluer par l’immédiateté et la spontanéité du plaisir esthétique, soit l’on recherche de nouveaux critères. »[6] Cependant, il en perçoit immédiatement les limites et ces trois voies de recours apparaissent dès lors comme des impasses.

Peut-on seulement « ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain » ? Ce qui a été dit par le passé doit-il forcément être remanié, dépassé, critiqué, oublié, transgressé ? Doit-on forcément tout renier en bloc parce que d’autres ont osés penser le contraire et le prouver par une rhétorique adéquate ou proposer un nouveau point de vue et que de toute façon le passé est le passé, réinventons tout au présent ?  Ne peut-on trouver des fondations stables, une base saine, non sujettes à la transformation et au changement, sur lesquelles l’art pourrait se développer dans une liberté cette fois porteuse d’un sens bénéfique pour la société toute entière ? Car en vérité, ce n’est pas le dernier qui parle qui a raison et nous pouvons trouver au cours de l’histoire des pensées et de positionnements qui ne sont pas éphémères mais reposent sur une justesse intemporelle, une véritable sagesse et permettent de trouver un cadre adapté à la situation contemporaine. «  Ceux qui parlent avec intelligence tirent leur force, nécessairement, de ce qui est commun à tout, comme la cité de la loi, et beaucoup plus fortement. Car toutes elles sont nourries, les lois humaines, par une seule loi, la divine : car elle domine autant qu’elle veut, et elle suffit à toutes, et à toutes elle survit. »[7]

Nous n’exposerons pourtant pas dans ce texte les différentes sagesses intemporelles qui nous serviraient à étayer ce propos.

Qu’est-ce qui façonne le Réel ? Où se trouve la Vérité ? A quoi peut-on se fier ? Comment pouvons-nous éclairer notre chemin ? En quoi l’Art peut-il nous y aider ? Qu’est-ce que l’Art ?

Voici quelques questions que nous aborderons dans ce texte.

Nous définirons ce qu’est l’Unité du Réel pour montrer de quelle manière cette Unité peut être réalisée à travers la pratique artistique.

Nous évoquerons le réel, ses différentes dimensions et sa vocation d’unification étayée par la science quantique puis, nous montrerons de quelle manière ce réel se construit par l’introjection et la projection, la circulation de l’information et l’influence de l’environnement. Nous donnerons une vue d’ensemble de l’environnement que constitue la société postmoderne et la nécessité de l’Art de participer à la qualité de cet environnement.

Ensuite, nous placerons un cadre constitué par l’Art, l’Univers et l’Homme, pour évoquer la pratique artistique, l’Art comme révélation de l’Être et de la Vérité, pour enfin analyser la pratique de la peinture abstraite et l’utilisation de la couleur pure comme chemin vers l’Unité du Réel.

 

                                                                                                                        I          Qu’est-ce que l’Unité du Réel ?

 

1) Les différents niveaux de réel :

 

La réalité, prise au sens freudien de la réalité effective, est ce qui se passe dans les faits dans le monde extérieur à l’individu et qui est communément admis. Nous appellerons « réel » ce qui constitue la réalité subjective de chacun.

Parler de « réel » nous invite à poser une base de référence de ce qu’est le Réel.

Le réel est plus ou moins mouvant, changeant et affecte directement la réalité effective en ce qu’il meut l’individu dans l’action au sein du monde extérieur.

Ce qui est réel pour l’individu et qui le meut dans le monde extérieur, qui donne une direction à son action, est la somme des représentations auxquelles il adhère consciemment ou inconsciemment. Ces représentations deviennent des croyances.

Nous parlons de croyances car si l’individu s’identifie à l’imagerie, aux représentations et aux pulsions de son monde intérieur, cette identification est une croyance. Tout ce qui existe au sein de l’être, des processus primaires aux processus secondaires, sont des croyances auxquelles l’individu s’identifie et qui vont le mouvoir dans la réalité effective.

Ces croyances, qu’elles s’adressent à lui-même, à l’autre, au groupe ou à la civilisation auquel il appartient,  l’invitent à s’identifier à elles et à adopter un comportement qui s’aligne sur elles. Elles sont en quelque sorte la ligne directrice de chacun d’entre nous, un guide, plus ou moins fiable, au sein de la réalité effective.

Il existe différents types de réels. En effet, la multi-dimensionnalité du réel semble vertigineuse et afin d’identifier les termes de notre propos, dresser une typologie du réel est nécessaire.

 

Le réel inconscient et mouvant :

 

Réel où les croyances évoluent spontanément, indépendamment de la volonté de l’individu et s’imposent à lui à travers son intériorité en fonction de son degré de croissance et de maturité spirituelle, émotionnelle, psychique et physique. Elles se meuvent également en fonction de la connaissance intime que l’individu à de lui-même, s’éclaircissant à travers les expériences de la vie, qu’elles soient heureuses ou dramatiques. Elles le guident dans des choix de vie à moyen terme et sont intrinsèquement liées à l’épanouissement de sa nature profonde et humaine au sein de l’espèce. Elles constituent un premier niveau de réel.

Ce réel à sa vie propre, indépendante et autonome vis à vis du Moi. Il est le siège d’une Vérité qui peut être sentie subjectivement et prouvé objectivement[8]. Ce niveau de réel est le seul qui ne dépende pas de l’influence du monde extérieur et sur lequel l’individu ne peur interférer.

Il est un réel ontologique et fait parti intégrante des processus primaires.

Il est ce que Carl Gustave Jung appelle l’inconscient collectif[9].

 

Le réel inconscient et figé :

 

Ce réel est composé de croyances et de représentations héritées par l’éducation et l’influence de la réalité effective au sein de laquelle est baigné l’individu depuis son enfance (réalité effective qui dépend de la civilisation et du milieu social d’origine). Inconscientes, elles sont profondément ancrées dans la réalité subjective de l’individu qui s’identifie totalement à elles. La marge de manœuvre dans cette acceptation du réel est très faible. On peut dire qu’il s’agit d’un second niveau de réel. Un réel stable qui ne subit généralement que de très infimes changements à moins d’une profonde et consciente introspection motivée le plus souvent par une grande crise d’appartenance où l’individu ne se reconnait plus à travers les groupes, d’échelle plus ou moins importante, auxquels il appartient. Réel de type primaire, il est l’inconscient individuel[10].

 

Le réel conscient et figé :

 

Réel où les croyances sont choisies par l’adulte en fonction de son entendement et constituent une ligne directrice à long terme. D’ordre moral, éthique, spirituel ou philosophique, elles sont peu soumises au changement et ces changements se situeront plutôt sur la forme que le fond, à moins d’une remise en question par l’apport de nouveaux éléments qui peuvent en changer radicalement la perspective. Elles guident généralement l’individu adulte jusqu’au terme de sa vie. Ces croyances définissent un troisième niveau de réel. Une absence de morale, d’éthique, de spiritualité ou de philosophie est également une forme de croyance inscrite dans ce niveau de réel. Il se situe dans le Moi et prend part aux processus secondaires.

 

Le réel conscient et mouvant :

 

Réel où les croyances sont des identifications passagères nécessaires à la construction de la personnalité et proviennent de la relation directe entre l’individu et le monde extérieur. Croyances façonnées consciemment, elles s’ajustent et s’adaptent afin que cette relation puisse garder une forme de cohérence et porter l’individu dans le monde.  Ces croyances sont sujettes à la remise en question et évoluent en fonction du degré de satisfaction momentanée qu’elles procurent. Elles sont des guides à court terme. Nous dirons qu’elles définissent un quatrième niveau de réel. Ce réel se situe également dans le Moi et prend part aux processus secondaires.

 

2) Le Réel et son Unité :

 

Le Réel est la somme de ces différents niveaux de croyances qui se superposent, interagissent et s’interpénètrent.

Ce Réel tend à trouver son Equilibre et à créer une Unité entre l’individu, sa véritable nature, les autres, le monde sociétal et le monde naturel.

Tant que cet Equilibre et cette Unité ne sont pas établis, la personne peut ressentir différents niveaux de malaise, allant d’un sentiment diffus que quelque chose ne va pas à la psychopathologie la plus profonde. Le sentiment général (non soumis aux aléas quotidiens) que la vie vaut la peine d’être vécue, la joie de vivre, la créativité (au sens winnicottien du terme) et la santé psychique sont directement liées à cet Equilibre et à cette Unité du Réel.

Réel ne signifie pas Vérité, il signifie expérience subjective individuelle inscrite au sein d’un système de représentations/croyances.

Le Réel ne peut bénéficier de l’Unité que lorsque le premier niveau de réel résonne majoritairement sur les autres par la Vérité qu’il répercute en leur sein en les dissolvants et nous montrerons pourquoi tout au long de ce texte. Ce réel offre une base intérieure de stabilité acquise par la conscience de cette Vérité de l’Être, qui lui permettra de connaître le chemin de sa réalisation profonde, où l’angoisse et la peur, dues à l’ignorance, à l’insécurité et à l’incertitude peut se transformer en confiance et permettre aux différentes expériences vécues d’être intégrées au sein de l’être sans le diviser intérieurement.

Ce réel est une connaissance et un savoir endogènes. De la même manière que nous naissons avec une identité physique particulière, visible, nous naissons avec une identité particulière liée à ce niveau de réel, invisible. L’Identité Fondamentale de chaque individu est contenue dans ce niveau de réel et avec elle, le sens propre à chaque existence, sa manière de se réaliser au présent, dans un mouvement qui n’est plus polémique, mais transformatif.

Cette Identité prend sa place avec une justesse spécifiquement adaptée aux nécessités d’évolution propre à la culture au sein de laquelle la personne se développe, pour peu qu’elle puisse se réaliser.

Si la violence est créatrice[11], l’Homme passe son temps à panser ses plaies, dans son corps, son psychisme et son âme. Une convalescence continuelle qui ne permet pas ou peu, à cette Identité de prendre son essor.

Cette conscience que nous avons potentiellement de nous-mêmes offre la possibilité suivante : Vivre et non plus survivre. Prospérer.

Prospérer, ensemble, collectivement. Un nouvel humanisme peut-être…mais cette fois-ci tourné vers l’intériorité.

 

L’Homme a-t-il jamais atteint cet Equilibre et cette Unité du Réel ? Certes non, le sentiment de décadence générale nous habite depuis le déclin de l’Âge d’Or Grec. Nous n’avons cessé de lutter contre ce sentiment en poursuivant des chimères promettant des lendemains meilleurs. L’émergence progressive de la modernité à travers les étapes décisives du cartésianisme, de l’esprit des Lumières, du scientisme et du positivisme en sont l’exemple.[12]

Si nos conditions de vie se sont largement améliorées, ce n’est que par l’immense sacrifice d’un équilibre naturel et d’une population agonisante. Cependant cette lutte est restée vaine car pouvons-nous en notre âme et conscience nous élever aux dépends des autres ? Certains pourront  froidement rétorquer que les dommages collatéraux sont acceptables. A ceux-là nous pouvons répondre : êtes-vous certains de ne jamais recevoir le retour de bâton ? Pour qui les dommages collatéraux sont-ils acceptables ? Pouvons-nous cesser de ne considérer que notre unique point de vue pour embrasser une vue d’ensemble ?

Pouvons-nous cesser de nous élever pour chuter ensuite selon les mêmes proportions ?

Pouvons-nous simplement marcher, en tant qu’Homme et commencer à vivre, guéris de nos traumatismes ancestraux ?

Puissent ces questions intéresser une poignée de gens.

 

Le Réel possède différents niveaux de mobilité afin de réaliser son Unité et le pouvoir dont nous disposons pour ce faire se situe du second au troisième niveau de réel. Le premier étant une donnée inaltérable et inviolable quand bien même le Moi cherche à lutter, à s’en extraire, à s’en libérer, à le dominer, il en est incapable et il en est très bien ainsi. Ce niveau constitue La Loi de l’Ordre Cosmique Universel inscrite au sein de l’individu et est la base saine sur laquelle chaque Un repose. Il permet d’intégrer l’Homme au sein d’une continuité de l’espèce, inscrite dans son environnement naturel, tout en lui donnant les moyens de réaliser le plein potentiel de son existence individuelle au sein de sa propre historicité culturelle. L’influence cependant incontestable des trois autres niveaux masque en général sa primauté en ensevelissant l’individu sous un agglomérat de croyances, de connaissances et d’identifications qui peuvent le détourner de son Identité Fondamentale. En résulte un sentiment de chute, d’effondrement et de décadence générale.

 

La physique quantique: une avant-garde de la perception du monde :

 

Les récentes découvertes en physique quantique (milieu du XXème siècle) semblent ne pas coïncider avec les bases de la psychanalyse.

En effet, l’hypostase selon laquelle il existe une réalité intérieure et une réalité extérieure à l’individu y est questionnée :

« L’observateur-observation-observé représente un tout insécable (…) comme tous les phénomènes physiques sont essentiellement des modifications à l’intérieur d’un champ où tout est corrélé, la séparation sujet/objet que nous pratiquons dans le réel devient une simple fiction. Pour aller jusqu’au bout de la notion de non-séparabilité, Bohr[13] va jusqu’à soutenir que l’idée même de particule isolée est en fait une simple abstraction commode. Un concept sans réelle signification. Le seul fait fondamental auquel nous soyons confrontés, c’est en réalité l’interaction dynamique de tous les phénomènes de l’univers, ou en d’autres termes, celui de l’Unité de l’Univers. L’interconnexion quantique est comme le montre aussi David Bohm[14], sa réalité fondamentale. »[15]

Ce qui est observé au niveau quantique nous amènent à nous interroger sur les raisons qui nous conduisent à nous percevoir comme séparés du monde extérieur. En effet, pourquoi avons-nous la sensation d’un monde intérieur séparé d’une réalité extérieure alors que les deux sont inscrits dans une notion de non-séparabilité étayée par la physique quantique ?

Une première réponse paraît évidente : le Réel ne s’accorde pas avec la réalité effective, la réalité effective ne s’accorde pas avec  le Réel. Il y a discontinuité éprouvée subjectivement.

Une autre question est alors à poser : pourquoi ces deux réalités sont-elles en rupture l’une avec l’autre ?  Nous ne sommes pas, à titre collectif, dans l’Unité du Réel. Mais nous le savions déjà.

De quelle manière pouvons-nous accorder notre conscience avec la réalité que la science quantique développe et l’éprouver tant subjectivement qu’objectivement ?

 

Le quatrième niveau de réel est la conjonction entre l’intériorité de l’individu et la réalité du monde extérieur. Plus précisément, la saisie subjective directe du monde extérieur par l’individu, à travers sa relation avec celui-ci, va créer une réalité psychique intérieure qui va l’habiter et le mouvoir dans le sens de cette perception.

A partir de cette relation, son regard crée une perception du monde au sein duquel il vit.

Quelque soit la qualité de cette perception, positive ou négative, il y a toujours concordance entre la perception subjective et la réalité vécue. Une perception subjective pathologique verra le monde comme un lieu de l’errance, de la perdition et de la souffrance et le créera en ce sens par l’être et l’agir qu’elle suscite. Une perception subjective d’harmonie et d’équilibre, non idéaliste mais vécue, verra le monde sous cet angle et le créera par son être et son agir à cet instar.

 

L’Unité du Réel, comme Equilibre et Harmonie entre l’individu, sa véritable nature, les autres, le monde sociétal et le monde naturel peut paraître utopique, mais nous verrons plus loin pourquoi elle est réalisable, dans un premier temps à titre individuel.

 

3) La création du Réel et ses modes :

 

Le phénomène de l’introjection et de la projection appliqué à la création du Réel :

 

Il est dès lors important de parler du phénomène d’introjection et de projection. En effet, et nous utiliserons ces termes en dehors du cadre de la consultation psychanalytique : « (…) l’extension de la sphère d’intérêt, l’identification du moi à de nombreuses personnes ou même l’humanité toute entière, la réceptivité aux stimulations extérieures, sont des qualités partagées par les individus normaux, voire les êtres d’élite et que l’introjection ne peut donc être considérée comme un processus psychique caractéristique des névrosés. »[16]

Ainsi, on peut étendre le phénomène d’introjection et de projection à l’individu en général et à sa relation avec la société qu’il habite. Ce phénomène est inévitable. L’individu introjecte les « échos » du monde extérieur en fonction de sa subjectivité et va le percevoir selon ces échos introjectés. « La culture ambiante est intériorisée par l’individu à travers le filtre de sa subjectivité, de son histoire personnelle. »[17]

De cette perception va découler son être et son agir.

L’introjection et la projection agissent sur les second, troisième et quatrième niveaux de réel de manière plus ou moins rapide, consciente et importante.

 

La participation de l’information véhiculée par le monde extérieur à la création du Réel :

 

Au sens étymologique, l’information est ce qui donne une forme à l’esprit. Elle vient du verbe latin informare, qui signifie « donner forme à » ou « se former une idée de ».

Tout est information : « on qualifie d’information toute donnée pertinente que le système nerveux central est capable d’interpréter pour se construire une représentation du monde et pour interagir correctement avec lui. L’information, dans ce sens, est basée sur des stimuli sensoriels véhiculés par les nerfs, qui aboutissent à différentes formes de perception. »[18]

Nous traiterons ici des informations véhiculées par la société et qui lui donnent forme et par extension, dans le phénomène précité d’introjection, donnent aussi forme à l’individu.

 

L’évolution de notre société postmoderne dans le sens de la techno-science, des mass-médias et d’une économie souveraine postindustrielle, fait entrer l’individu dans un monde dont les distances et les frontières de toutes sortes sont révolues. Si, avant cela, le monde de l’individu se limitait à son entourage local et communautaire, aujourd’hui, il s’étend, grâce aux nouveaux moyens de transport, de communication et de télécommunication, au globe tout entier. Les informations auxquelles il a potentiellement accès sont illimitées.

 

L’information peut être véhiculée de quatre façons :

 

-          D’accès immédiat, elle s’impose à l’individu indépendamment de sa volonté. Quand bien même celui-ci peut s’y soustraire consciemment, il ne le peut inconsciemment.

Il n’a qu’à se déplacer hors de chez lui pour que le flot s’en déverse de manière continue et intarissable : publicité, slogan, radio…etc. sollicitations visuelles et auditives volontaires de toute sorte que l’on peut qualifier de propagande (du latin propagare qui signifie propager) de la société postmoderne, en se déchargeant de la connotation historique négative de se terme.

L’information véhiculée dans les échanges entre les individus fait aussi partie de ce genre d’information : conversations prises au vol, information véhiculée par des personnes auxquelles il ne peut se soustraire pour une raison ou une autre.

 

-          Celle qui est d’accès facile, sur laquelle l’individu n’a qu’un pouvoir très limité et qui est véhiculée par la télévision, internet, la radio, la presse. La pression sociale encourage et incite l’individu à se nourrir de ce genre d’information « pour se tenir au courant ».

A l’heure d’internet, le pouvoir de l’individu se limite à appuyer sur un bouton.

L’information véhiculée dans les échanges entre les individus fait aussi partie de ce genre d’information : l’individu choisit les personnes de son entourage en fonction du genre d’information qu’elles véhiculent.

 

-          Celle qui demande un effort de volonté et qui dépend entièrement du choix de l’individu : l’information culturelle dans son acceptation générale : l’art, la recherche conceptuelle, le travail scientifique créatif[19] véhiculés à travers des supports tels que les livres, les revues spécialisées, les supports numériques, les œuvres d’arts, ainsi que les lieux d’expositions, les conférences, les arts du spectacle, le cinéma, la radio, internet…etc.

 

-          Celle qui provient de l’héritage familial et qui est véhiculée par une appartenance de naissance : spiritualité, religion, morale, mœurs, éducation. L’individu pourra, une fois adulte, décider de donner suite à cet héritage ou de se  placer en rupture par rapport à celui-ci.

 

Pour l’individu déjeté dans notre société postmoderne, la saturation d’informations fait que ces perceptions sont aliénées de manière quasi-automatique à « l’air du temps ».

La possibilité de se fier à sa propre sensibilité, sa propre intuition, sa propre vision lui sont substitués par le monde extérieur qui s’impose à lui avec violence.

Bien sûr, nous faisons état d’une généralité, de plus en plus d’individus cherchent consciemment à reconquérir leur intériorité et leur intégrité, néanmoins, cela reste le fait d’une minorité.

La qualité de cette information va déterminer pour une part majoritaire le réel inconscient et figé, le réel conscient et figé et le réel conscient et mouvant. Agir sur la qualité de cette information au sein d’une société hyper communicante se révèle primordial.

Jürgen Habernas énonce cette idée : « Les médias sont essentiellement des véhicules de langage, des « amplificateurs de la communication langagière » qui présentent l’avantage d’abolir le temps et l’espace. Ils densifient les échanges et les discours ; ils autorisent l’intersubjectivité et l’intercompréhension. En tant que tels, ils ne sont pas dépendants du système marchand. Ils favorisent au contraire la possibilité de transmettre les expériences esthétiques à un public élargi et donc de tenir concrètement la promesse de bonheur contenu dans les œuvres d’art. »[20]

 

L’importance de l’environnement dans la création du Réel :

 

Donald Wood Winnicott, a démontré dans son ouvrage « Jeu et réalité, l’espace potentiel » la nécessité d’un environnement accueillant et favorisant dans la construction de l’individu, lui donnant la possibilité, dès l’enfance, de mener une vie créative qui vaille la peine d’être vécue, initiée par une « mère suffisamment bonne »[21].

On peut avancer l’idée que notre société est symboliquement représentative de la Mère bien qu’elle puisse également être perçue comme un symbole du Père. Pour l’homme occidental contemporain, elle représente l’environnement global au sein duquel il est plongé. Un Père/Mère collectif symbolique.

Découlant du modèle du rêve américain, cette société illusionne l’individu dans une croyance d’omnipotence, elle le frustre dans son principe de réalité.[22]

Le Réel étant largement influencé par cette réalité postmoderne, il importe de cerner les moyens dont nous disposons afin de participer à l’établissement d’un environnement favorisant. « Puisqu’il n’est pas de société, sinon en tant que structure édifiée, maintenue et constamment reconstruite par des individus, il n’est pas d’accomplissement personnel sans la société et pas de société en dehors des processus de croissance collectifs des individus qui la composent. »[23]

L’environnement agit sur les second, troisième et quatrième niveaux de réel.

 

Conclusion :

 

Si l’introjection et la projection constituent pour une bonne part la perception de la réalité effective en ce qu’elle est une interaction sans fin de l’individu avec celle-ci, la qualité de l’information véhiculée ne fait qu’accroître et nourrir ce phénomène, ce qui détermine, par là-même, l’environnement au sein duquel nous vivons, construit par l’agir qui en découle.

L’information véhiculée dans notre société paraît ici primordiale dans la construction du Réel.

S’il ne s’agit pas d’appliquer la censure à cette information, il s’agit plutôt de participer individuellement, librement, à apporter une information de qualité qui permette à l’individu de se réunifier intérieurement ce qui, de concert, par son être et son agir, transforme le monde et sa relation avec celui-ci. Cette tâche peu paraître impossible tant « la boîte » est déjà pleine et saturée. Mais une bouteille à la mer vaut mieux que pas de bouteille du tout.

L’Art n’est qu’une parcelle infime de ce qui est projeté/introjecté, de l’information véhiculée et de notre environnement cependant, il ne faut pas sous-estimer son influence et, imperceptiblement et subtilement, elle est grande.

 

4) Esquisse d’une psychanalyse de la société postmoderne :

 

Etudions maintenant notre société comme s’il s’agissait d’un individu. Cette étude se fera à travers le travail psychanalytique. Nous ne sommes pas psychanalyste. Cette étude sera certainement incomplète, nous ne savons pas vraiment par où commencer ni comment procéder. Nous n’avons pas de méthode. Elle comportera probablement des erreurs dues à notre absence de formation dans cette discipline et nous nous excusons d’ores et déjà auprès des psychanalystes qui pourraient trouver une certaine arrogance dans cette entreprise.

Cependant elle est nécessaire pour faire avancer notre développement sur le sujet de ce mémoire.

 

La relation à la mère :

 

Sa relation avec sa mère (la Terre) est extrêmement conflictuelle, elle se sert de sa mère afin de satisfaire à ses propres besoins et pulsions. Elle est très capricieuse, se sert inconséquemment des ressources du foyer et mènent grand train sans se soucier des conséquences. Elle pille, viole et violente sa mère. Elle la manipule et lui fait subir de nombreux mauvais traitement allant même jusqu’à la manipulation génétique sans éthique.

Elle ne la respecte pas et n’a, par conséquent, aucun respect pour elle-même.

Soucieuse de son apparence à l’extrême, elle en prend grand soin et lui consacre énormément de temps et d’argent. Elle cherche son image en permanence pour se rassurer de sa propre réalité. Elle adore se flatter elle-même et s’auto-congratuler.

Elle veut être vue et remarquée. Elle a horreur de passer inaperçue, cela lui donne  l’impression qu’elle va mourir. Elle veut croître, grandir, se développer, prendre toute la place. Si elle n’est pas flattée dans le sens de son narcissisme, elle peut-être extrêmement revancharde et destructrice au point de tuer. Elle est en rupture totale avec son affect qu’elle nie et ce refoulement entraine un comportement  très impulsif. Elle est tyrannisée par des désirs impérieux et des peurs abyssales…

Elle est séductrice et manipulatrice. Elle prête davantage attentions aux apparences qu’à tout autre chose. Elle se soucie peu de ce que les autres pensent d’elle et paradoxalement ne vit qu’à travers le regard des autres et les utilise pour son propre bénéfice.

Elle accepte mal la critique et prend très peu de temps pour se remettre en cause. Elle pense que tout lui est dû et vit dans l’illusion de son omnipotence que ses adorateurs et adeptes  lui confirment. Elle prêche la réussite compétitive et pragmatique, accorde la souveraineté absolue à son image sociale, se maintient dans une carapace narcissique où le vide intérieur, l’aplatissement des émotions sont symptomatiques.

 

La relation au père :

 

Elle a tué son père (le ciel, la loi). Elle vit sur un mode de grande désillusion et de grand désenchantement.

Elle est individualiste, elle méprise la loi, elle est sa propre loi, elle ajuste la loi en fonction de la satisfaction de ses pulsions immédiates et de sa propre hégémonie.

La rationalité, le profit, la productivité, la croissance sont les idéaux qu’elle poursuit. Matérialiste, elle n’a aucune idée de transcendance si ce n’est par le progrès, l’innovation et la technologie d’où l’éthique et la morale sont exclues.

Elle est arrogante, tyrannique, égotique, égocentrique, motivée par l’argent.

Elle est impulsive, violente, vindicative, conquérante, destructrice. Sa morale et ses mœurs sont surtout basées sur l’idée d’une liberté totale et irréfutable dans le sens de l’innovation et du progrès. Elle est dans la satisfaction immédiate et la recherche de la distraction et du plaisir, plaisir qu’elle ne hiérarchise pas dans une quête de sens.

Elle glorifie l’action pour l’action, elle a l’impression qu’elle va mourir si elle se repose.

Elle ne se repose ni ne dort jamais, elle a de graves troubles du sommeil.

Elle a très peur de la mort et agit plutôt dans le déni de celle-ci, comme si elle n’existait pas.

Elle fonctionne selon la base qu’elle est immortelle et qu’elle vivra toujours dans l’instantanéité du présent. Elle lutte avec acharnement contre la maladie et la mort, qu’elle cache, comme une honte, et n’accepte pas, investissant à milliards pour les faire disparaître.

Elle est incapable de se projeter à long terme et de mesurer les conséquences de ses actions à moyen terme ou si elle le fait, elle est incapable de changer le comportement qui va inéluctablement provoquer des dégâts qu’elle ne pourra réparer.

 

Enfance : 

 

Dans la petite enfance, elle ne s’est pas reconnue dans le visage de sa mère, son identité en a été morcelée et son contact avec la réalité s’est élaboré à partir de fantasmes venus combler l’absence d’une altérité susceptible de lui donner une identité en laquelle se reconnaître.

Enfant d’une grande sensibilité, elle a dû apprendre très tôt à se prendre en charge car livrée à elle-même. Elle s’est sentie abandonnée et orpheline dès ses premiers instants de vie.

Elle n’a pas trouvé le soutien et la sécurité dont elle avait besoin dans les premiers stades de son développement. Elle n’a pas eu la possibilité d’être mais a dû très vite apprendre à faire pour survivre. Le traumatisme de la guerre et de la famine, la pousse à une consommation et un gaspillage excessif venus compenser le sentiment de manque et de pénurie.

Elle a eu très peur de la mort, s’est sentie très tôt en danger, abandonnée dans un environnement hostile. Cela a entrainé un grand manque de confiance qu’elle cherche aujourd’hui à combler à travers le besoin permanent de se rassurer sur son image et sur sa toute puissance vis-à-vis de la nature qu’elle cherche à dompter et à dominer par tous les moyens possibles.

Elle fuit l’angoisse viscérale et le vide qui l’étreint à travers une course effrénée dans la satisfaction immédiate de ces pulsions.

Elle refoule ce qui pourrait nuire à son image et à sa toute puissance par le déni. En résulte de nombreuses parties clivées qui se manifestent par une grande pauvreté matérielle, de nombreux maux physiques et psychiques graves, beaucoup de révolte, de sentiments d’exclusion, d’insécurité, d’errance, de violence et d’injustice.

En résumé, elle souffre d’un grave trouble de la personnalité narcissique si on la considère comme une entité adulte. Cependant, elle présente également les caractéristiques du développement d’une personnalité en souffrance au stade de l’adolescence. [24]

Ce matériel est suffisant afin de mettre en évidence ce qui est en jeu dans cette postmodernité.

 

Conclusion :

 

Cette société produite par les individus est aussi productrice d’individus. Par son caractère pathologique, elle renforce les pathologies individuelles. Cependant, elle n’est pas seulement productrice de pathos, elle est productrice d’émancipation identitaire et individuelle : les règles sociales sont assouplies et légitimées par la liberté d’expression. L’individuation et la prise de responsabilité et l’expression des opinions personnelles sont encouragées, les différences et les particularités sont d’abord tolérées puis acceptées pour être intégrées. Ce qui avant n’avait pas le droit à l’expression et à la vie ou bien était relégué à des sous-niveaux de vie (hiérarchisation des races, hiérarchisation, en terme de dignité, des individus) est nivelé, porté à la communication, appelé à légitimer son existence, petit à petit.

A titre d’exemple, elle permet, grâce à son parcours historique, de faire accéder Barack Obama, noir-américain, qui aurait été considéré comme faisant partie d’une minorité raciale il y a soixante ans, à la présidence des Etats-Unis.

Représentant le monde extérieur, elle est une forme contemporaine de l’allégorie de la caverne de Platon dans l’illusion au sein de laquelle elle hypnotise les individus. Sa destructivité à grande échelle et la pression qu’elle exerce sur chacun, pousse à trouver rapidement des solutions, individuelles et collectives, tant sur les plans écologiques, environnementaux, politiques, sociaux, économiques que scientifiques, artistiques ou philosophiques.

L’extrême qu’elle exprime par son côté négatif, voit l’extrême dans son côté positif s’affirmer mais également des solutions d’unité qui offrent des possibilités d’épanouissement : elle n’a de cesse de renvoyer l’Homme à lui-même car la masse d’informations contradictoires qu’elle véhicule ne peut plus servir de guide. L’individu est inexorablement invité à se prendre lui-même en charge et à ne plus compter sur la légitimité d’une autorité extérieure pour ce faire, les pouvoir en place démontrant leur incapacité à répondre au bien être collectif. [25]

Faut-il avoir peur pour autant ? Cette période intense en bouleversement voit la liberté individuelle s’accroître de manière exponentielle : du jamais vu dans l’histoire de la civilisation occidentale. La véritable question est la suivante : peut-on avoir confiance en l’individu ? Peut-on seulement croire, que livré à lui-même, il sera susceptible de faire des choix lui permettant de réaliser l’Unité du Réel à titre personnel et de la partager collectivement et ce, au sein de chaque sphère d’influence ? « Il ne faut pas oublier (…) que la morale (…) n’a pas été imposée de force aux peuples mais qu’elle constitue une fonction de l’âme humaine aussi vieille que l’Humanité elle-même. (…) chacun, en dernière analyse la porte en lui-même. »[26]

Une notion de temps est évidemment à prévoir, ce travail ne se fera pas du jour au lendemain et sera certainement d’une lenteur progressive et imperceptible, étalé sur des générations. Mais enfin, avons-nous vraiment le choix ? Nous comptons cependant sur l’individu et ensuite sur la psychanalyse, la philosophie, la spiritualité et évidemment l’Art afin que cette tâche puisse se réaliser.

Ce qui est sûr, c’est que la société ne peut qu’être sujette à transformation. Puissions-nous participer à cette transformation dans le sens de l’Unité du Réel et si cette entreprise à l’échelle humaine s’avère impossible, car pour que certains soient éveillés, il faut sûrement que d’autres dorment, puissent ceux qui sont prêt à la vivre à titre individuel et à sortir du cycle infernal d’un Réel non unifié, en trouver le chemin, balisé depuis des siècles par une sagesse enfouie sous une masse d’illusions.

 

                                                                                                        II         Une éthique de la création artistique

 

1)    La nécessité d’un cadre :

 

L’Art, une Loi non dogmatique :

 

Si l’être humain a besoin d’une « mère suffisamment bonne »[27] pour se développer sainement, être créatif au quotidien et éprouver le sentiment général que la vie vaut la peine d’être vécue, il a aussi besoin d’un « père suffisamment bon » qui sache tenir le rôle qui lui est imparti, bien connu de la psychanalyse, à savoir celui de l’établissement de la Loi, des limites et de la séparation en vue de l’autonomie et de l’individuation[28].

Si l’être humain a besoin d’avoir le sentiment d’être tout puissant, il a aussi besoin d’être frustré dans ce principe car d’une part, il n’est pas seul et son pouvoir ne peut s’exercer aux dépends des autres et du monde naturel et d’autre part la réalité effective naturelle, possède ses propres lois dont il ne peut se soustraire sans en payer les conséquences à court, à moyen comme à long terme.

Ainsi, même s’il s’en défend au nom de la liberté d’expression, l’Art a besoin de cadre et de repères, car si on est libre de dire ce que l’on veut et d’exprimer ce qui nous chante, l’Art, qui se destine a être partagé au plus grand nombre, a aussi la responsabilité des effets de son langage sur son environnement et l’artiste ne peut se délester de cette responsabilité au nom de la subjectivité individuelle. Certes, il n’est pas responsable de la manière dont le public réagit, mais il est responsable du contenu de son œuvre. Nous sommes tous responsables de ce que nous donnons au monde, ceci prend part à la qualité de l’information véhiculée et nous connaissons maintenant son importance.

Cependant la difficulté réside dans l’établissement d’une Loi non dogmatique, car nous connaissons les effets pervers du dogme allant de la déresponsabilisation individuelle, foi aveugle et inconsciente, à la lutte, la révolte, l’insoumission, la remise en question et les transgressions légitimes visant l’autonomie et l’émancipation individuelle[29], quand ce n’est pas le heurt de deux dogmes différents visant l’annihilation réciproque. Nous ne formulerons donc pas de dogme dans cet exposé. Ceci n’est pas le but de l’Art.

Nous montrerons un chemin d’accès à l’Unité du Réel et laisserons le libre discernement et la lucidité individuelle se positionner.

 

L’Univers : un tout équilibré et harmonieux :

 

Le monde naturel a toujours fasciné et effrayé l’Homme et sa relation avec lui n’a jamais été évidente, en occident en tout cas. Il est aujourd’hui intéressant d’observer que ce monde naturel, sans la présence de l’homme, vit en homéostasie depuis la nuit des temps.

Et quand bien même des grands bouleversements ont pu se produire en son sein, son Equilibre et son Harmonie générale ont toujours été préservés : la Vie n’a jamais cessée de donner Vie et de s’autoréguler. Nous pouvons observer la Vie sur Terre, mais cette Vie n’est pas séparée des phénomènes de l’Univers et n’est possible que grâce à cet Univers. Les Lois de l’Ordre Cosmique Universel règnent et engendre cette Vie. Ces lois font qu’elle se manifeste de manière spontanée partout et de manière subtilement intelligente. Des astres aux particules élémentaires qui s’agencent naturellement de la manière la plus juste dans des combinaisons simples ou complexes, chaque entité prenant sa place au sein du Tout et coopérant, à toutes les échelles, à l’Homéostasie Globale.

Une  transformation permanente dans une multiplicité infinie et un renouvellement constant de la diversité dans l’éphémère et la permanence de l’existence. Une créativité infatigable.

Un processus stable de  transformation perpétuelle où tout est Un dans l’Essence et jamais rien ne se répète dans sa manifestation. Si un flocon de neige devait être une œuvre d’art, il serait l’allégorie parfaite de l’expression de la diversité à travers une essence commune, chaque flocon étant différent et unique dans sa structure et formant un tout cohérent sous l’essence neige. L’Essence est ce qui, en amont de toutes les manifestations de la vie, en amont de toutes les variétés d’essences, les englobe toutes, sans exception. Mais l’Essence est invisible et on ne peut étudier l’Essence en étudiant les choses visibles car la seule chose que l’on peut y découvrir, c’est l’absence d’Essence. L’Essence se perçoit pourtant intuitivement, sensiblement mais aussi objectivement car nous ne dirons jamais qu’un chat est un végétal ou qu’un arbre est un humain au premier degré.

 

Mais entendons-nous bien, au sein de l’ordre cosmique sur Terre, la terre tremble, le feu brûle, l’eau coule, le vent souffle. Les saisons se succèdent,  la marée monte et descend, la vie se nourrit de la mort afin de s’engendrer elle-même, la mort n’étant que le ferment et l’humus d’une nouvelle vie. Chaque espèce s’organise en elle-même et pour elle-même afin de perdurer et se confronte aux autres dans un combat incessant qui n’est pas la guerre mais bien l’affirmation de la raison d’être de chaque existence. « (…) dans le combat essentiel, les parties adverses s’élèvent l’une l’autre dans l’affirmation de leur propre essence. »[30], Chaque espèce permettant aux autres espèces d’exister, chaque règne permettant aux autres règnes d’en faire de même.

Pourtant, le combat essentiel de l’homme emploie des moyens démesurés car il ne s’affirme pas dans son essence en perpétuant la Vie, il veut la dominer tout entière et la réduire au néant par sa toute-puissance destructrice.

 

Cet Equilibre et cette Harmonie sont fondés sur un jeu de forces opposées dont le système naturel, ordonné dans l’invisible, chaotique dans le visible, découle sur un ordre pérenne, vivant, mouvant, continument variable et non linéaire dont les scientifiques n’ont pas finis d’élucider les mystères : « un équilibre délicat entre des forces de stabilité et des forces d’instabilité »[31]. Car comment rationaliser le Chaos ? « « L’évolution est un chaos avec du feed-back. » dit Joseph Ford. L’Univers est certes du hasard plus de la dissipation. Mais un hasard orienté peut engendrer une complexité surprenante. Et ainsi que Lorenz l’a découvert depuis longtemps, la dissipation est un facteur d’ordre. »[32]

« Des choses répandues au hasard, du plus bel ordre, l’ordre-du-monde. »[33]

 

L’Humain : une espèce vivante et naturelle appartenant à l’Univers :

 

L’Homme est né sur la Terre, au sein de cet univers. Il ne s’est pas crée lui-même et bien qu’il n’ait pas encore résolu le mystère de l’apparition de la Vie et de sa propre apparition dans ce monde – et finalement est-ce bien nécessaire de le savoir ? – il est issu de cet Univers et son Essence Fondamentale obéit elle-même à ces Lois. Il ne lui est pas étranger dans sa Structure Essentielle. Et au sein de cette Structure Essentielle, règne Equilibre, Harmonie. Cette Harmonie et cet Equilibre existent, ils sont visibles à toutes les échelles de la vie non humaine. Le fait que cela existe nous informe que découvrir la manière dont l’Homme prend sa place au sein de cet Equilibre et de cette Harmonie est une chose réalisable. Cet idéal est réalisable. Il nous faut cependant en trouver le chemin.

 

Nous avons une spécificité qui nous différencie particulièrement de toute autre forme de vie connue : le psychisme. Ce psychisme nous donne la capacité d’interpréter librement tous les phénomènes vécus ou observés car il offre une conscience de la finitude, de la temporalité, de la facticité. Il nous donne par là-même, la capacité de prendre conscience de nous-mêmes dans notre Vérité et notre Réalité les plus fondamentales et celle de nous en éloigner. Ce psychisme est ce qui donne lieu à l’expérience culturelle de l’homme dans le sens où il l’invite à rechercher le sens de son Dasein, à interpréter et à comprendre les phénomènes naturels et sociétaux et ce phénomène qu’il est lui-même et à en rendre compte.

Nous avons donc, grâce à notre psychisme et à notre capacité de nous créer par la conscience que nous avons de qui nous sommes, conscience inhérente à notre historicité, la possibilité de retrouver notre nature fondamentale, celle qui fonctionne selon des Lois de l’Ordre Cosmique Universel afin que son Harmonie et son Equilibre se manifeste en notre sein, dans nos entreprises et par extension dans nos sociétés. Il ne s’agit pourtant pas de retourner à une vie strictement naturelle, puisque nous nous inscrivons au sein d’une civilisation, il s’agit plutôt d’aligner notre spécificité culturelle à notre naturalité ou plutôt, de déterminer de quelle manière notre condition humaine peut découvrir son intégrité et respecter l’intégrité de toute chose vivante à travers sa manière d’être civilisée. « La violence animale naît de l’altération des lois de la nature alors que la violence humaine naît de leur transgression dans la parole et  la civilité. »[34]

Peut-on, à l’heure actuelle, envisager autre chose que de réaliser cet équilibre ?

Tous les indicateurs sont aux rouges, qu’ils soient sociaux, économiques, écologiques, politiques. Nous ne pouvons nier la destructivité de notre civilisation sur nous-mêmes et le monde naturel et il nous semble qu’il n’y a pas de question plus urgente et plus fondamentale que celle-ci bien qu’elle soit d’actualité depuis l’Antiquité. Cette destructivité n’est pas liée à une violence régulatrice, comme chez les animaux, mais plutôt à la peur, à l’insécurité, à l’ignorance que nous avons de nous-mêmes et du Principe Vital.

 

2)    La pratique artistique :

 

La démocratisation de la pratique artistique et sa prolifération à grande échelle sont les conséquences directes du fonctionnement de notre société. Les « artistes » non jamais été aussi nombreux. La France comptait, en 2009, 48 536 artistes affiliés ou assujettis à la Maison des Artistes[35], sans compter les pratiques non officielles certainement aussi nombreuses voire bien supérieures par leur caractère exceptionnel ou récréatif. Les places sont chères dans les lieux d’exposition dont la demande excède largement l’offre.

La gouvernance de la connaissance rationnelle, pragmatique, économique, le logos voit le besoin de la population pour l’expression de son énergie créatrice, sensible et sensuelle, l’éros, augmenter. Tels les deux termes opposés d’une dualité soumise à la Loi de l’énantiodromie formulée par Héraclite, l’un est l’autre ne peuvent que se révéler mutuellement et, si l’un s’intensifie et se range dans une voie de la pensée unique, l’autre s’intensifie à sa mesure et parallèlement.

Cette profération artistique est saine, nécessaire et inévitable et est la conséquence directe de la civilisation en cours.

Mais, si la quantité est au rendez-vous, la qualité, par contre, pâtie. Les raisons sont plurielles : le besoin d’expression est viscéral et mal canalisé voire pas du tout canalisé, la qualité de l’enseignement est médiocre et rares sont ceux qui enseignent avec sagesse, mais qui sait ce qu’il faut pour être Artiste ? Seul l’Artiste le sait, l’artiste lui, se cherche, car l’Art, comme la philosophie, ne s’enseigne pas et Schopenhauer le démontre très bien dans son livre « Contre la philosophie universitaire »[36]. Ce chemin ne s’enseigne pas, il se vit car il n’est pas l’unique apprentissage d’une technique et certainement pas d’une rhétorique logique et habile. Pardonnez-nous mesdames et messieurs les enseignants au métier d’artiste mais ceci est un fait et nous sommes sûre qu’à travers l’exercice de votre fonction et dans votre honnêteté intérieure vous en êtes conscient. Etre Artiste est un fait endogène et non une construction exogène.

Aussi, l’Art est trop souvent confondu avec l’expression des frustrations, des complexes, des dénonciations, des revendications, des plaintes, des cris, des souffrances, des transgressions gratuites, des « coups de gueule », des fantasmes, inexprimables dans une société hyper-objective. Mais personne n’est à blâmer, il faut bien que tout ceci puisse s’exprimer quelque part, sortir de l’âme et se sublimer.

Mais l’expression des excréments de l’âme, des illusions, des hallucinations personnelles, nous sommes navrée d’avoir à le dire, n’est pas de l’Art mais de l’art-thérapie. Nous avons besoin de représenter notre vécu afin de lui donner sens, de l’intégrer. Nous avons besoin de le partager pour exister à travers le regard des autres et exister dans notre souffrance, car elle est bien réelle. Ce travail permet d’amener à la conscience ce qui émotionnellement est trop fort pour être compris et digérer.[37] Ces formes d’art sont nécessaires mais nous opérons ici une nette distinction entre l’Art et les arts. Si l’Art est l’expression de la Vérité de l’Être, les arts sont l’expression de l’étant. Leur fonction et leur place est différente au sein du panorama artistique.

De plus, nous ne sommes pas dans le dénigrement vis-à-vis de ceux-ci, qui sont légion, et qui trouvent leur légitimité ne serait-ce que dans l’investissement, le travail, l’attention et la recherche qu’ils impliquent. Ils ont leur raison d’être qui n’est pas sujette à la remise en question.

De plus ils offrent un héritage culturel riche, qui rend compte du présent et s’inscrit dans l’Histoire. Ils émerveillent, questionnent, terrifient et nous content l’histoire humaine en temps réel. Ils sont le reflet de l’intériorité qui donne une vision en « off » de la société qui les produits.

En temps que témoins, ils structurent le monde.

 

Mais qu’offre un artiste à l’introjection collective ? La noirceur et la perdition de son âme ? S’il offre ceci pour participer à la création de l’Unité du Réel, Héraclite pourrait répondre ainsi : « Vainement, les hommes souillés de sang par le sang se purifient ; comme si quelqu’un qui est tombé dans la boue se lavait avec de la boue. Si on voyait un homme agir ainsi on le croirait fou. »

L’art-thérapie est intime et ne devrait pas plus sortir de l’atelier que ne le fait le contenu de la consultation psychothérapeutique du cabinet car nous sommes alors dans un exhibitionnisme/voyeurisme qui éloigne de la perception d’un Réel Unifié. « L’absence de beauté désintègre sa personnalité au point qu’elle reconnaît cette absence en se sentant elle-même horrible (désintégrée ou dépersonnalisée). »[38]

 

La sublimation de l’horreur, le questionnement du vide, la glorification du chaos et de la transgression n’apportent pas de phare sur le chemin brumeux de l’humain. Ils permettent seulement de déconstruire l’insupportable ou de l’utiliser à son propre bénéfice. Ces arts sont dominés par le monde extérieur en cela, ils ne procèdent que par réaction et s’inscrivent

au sein d’un schéma répétitif de bourreau/victime/sauveur qui ne possède aucune issue.

 

3)    L’Art : Vérité de l’Être :

 

L’Art, dans sa pratique, est un face à face avec soi-même, une confrontation. C’est la Vérité même de l’Être qui est en jeu. L’Artiste, confronté à l’expression de sa créativité à travers la pratique artistique tend à réaliser son Unité Intérieure. Seule cette Vérité de l’Être, exprimée à travers l’œuvre qui en découle, peut permettre à l’Artiste de réaliser son Unité Intérieure et de la refléter dans le monde. Et seule l’œuvre réalisée à travers ce processus peut-être qualifiée d’Œuvre d’Art.

La Philosophie et l’Art sont liés sur ce point si une des ambitions historiques de l’Art est d’ouvrir l’accès à l’Être, à l’Absolu, à la Vérité, à la connaissance intime des Lois de l’Ordre Cosmique Universel afin de prendre place en son sein, en tant qu’Homme. Activité métaphysique par excellence chez Nietzche, révélation de l’Être chez Heidegger, indice de Vérité pour les théoriciens de l’école de Francfort[39], il est un univers qui fait état de la Réalité Fondamentale quand l’être humain s’en éloigne afin qu’il se souvienne de qui Il Est.

Si l’Art Grec a découvert le Nombre d’Or, l’a utilisé à son bénéfice par l’utilisation des mathématiques et a offert un héritage artistique dont beaucoup sont nostalgiques, l’Artiste aujourd’hui est celui qui a conscience d’être ce Nombre d’Or et qui le manifeste naturellement et spontanément dans l’Œuvre ou celui qui en emprunte le chemin. « (…) la valeur esthétique du nombre d’Or, suggère une vision inconsciente affranchie de la différenciation spatiale normale. »[40]

Tout ce qui est créé spontanément par la Vie sur Terre porte ce Nombre d’Or de manière immanente et ontologique et les exemples sont infinis de ses structures extrêmement ordonnées, simples ou complexes, des dispositions des graines de la fleur de tournesol à la structure minéral de la coquille d’escargot, ceci vaut pour l’Homme autant que pour toute autre créature existante.

A l’instar du philosophe, l’Artiste est « l’Individu Universel, c’est-à-dire l’individu qui a cessé d’être étranger à lui-même, l’individu singulier et qui vit sa singularité, mais qui, parce qu’il a une raison libre, libérée, jugeant en liberté, est ouvert à l’universel, à la vérité en soi, qu’aucun préjugé ne déforme. »[41] L’Artiste est affranchi véritablement de la réalité extérieure sans en être isolé et la nourrit par un Souffle qui l’habite en propre.

L’Art est la manifestation du premier niveau de réel à travers l’Œuvre d’Art.

L’expression de ce premier niveau de réel agit sur les autres niveaux, d’abord chez l’artiste qui tend à réaliser son Unité Intérieure et ensuite au sein du monde quand cette Œuvre est partagée.

La difficulté pour l’Artiste réside dans la prise de contact avec cette Nature Fondamentale qui est autonome, intelligente et à sa vie propre dans les profondeurs de l’Être, au-delà du Moi.

 

4)    Un chemin vers la prise de contact : la peinture abstraite et l’utilisation de la couleur pure :

 

Nous évoquons la peinture abstraite à titre d’exemple et d’illustration mais il est certain que ce n’est pas le seul et unique chemin. La multiplicité des chemins de l’Art est infinie et sa manifestation objective se rejoint dans l’Unité de son Essence. En revanche, la multiplicité des chemins de l’art est infinie et se disperse dans le pluriel de la subjectivité.

Il nous importe de faire état d’une pratique particulière par l’analyse, car ainsi le concept abstrait peut trouver un cadre tangible et s’ancrer dans l’expérience.

Cette pratique, bien que particulière, peut trouver ses équivalents dans bien des domaines

car ce qui est recherché, c’est cette énergie Créatrice Fondamentale et Autonome, qui à sa vie propre : Mulungu en polynésie, Saint Esprit pour les chrétiens, Energie de l’Univers chez Héraclite, Haôma chez les Perses, Grâce divine chez les stoïciens[42], Serpent Cosmique chez les chamanes d’Amazonie, Qi chez les chinois, Kundalini pour les Hindous, Grand Esprit chez les indiens d’Amérique… Cette énergie, bien que dénominée culturellement, est Universelle.

 

Pourquoi l’abstraction ?

 

L’abstraction, par la non-représentation, déconditionne le regard du signifiant.

Ce déconditionnement permet d’opérer un retrait de la réalité matérielle et effective afin de sortir des second, troisième et quatrième niveaux de réel.

L’abstraction, par la liberté qu’elle octroie au peintre, rend l’expression de la créativité profondément authentique et amorce l’opération d’un saut dans le vide qu’un cadre signifiant figuratif rend impossible.

Ce saut dans le vide oblige le peintre à faire appel à ses ressources intérieures afin de donner corps à la couleur. Il l’oblige à l’expression d’une véritable créativité qui jamais ne se répète et  toujours se transforme à l’instar de ce qui peut-être observé dans le monde naturel.

Ces ressources intérieures peuvent être de nature émotionnelle ou psychique mais afin d’accéder au but que nous n’avons de cesse d’argumenter, ces deux formes de ressources doivent être laissées de côté, car il ne s’agit pas d’évoquer le Moi du peintre, il s’agit d’aller au-delà des répercutions intérieures de l’étant, par l’expression du Soi, qui se situe en amont de l’émotionnel et du psychique, quand bien même ces deux instances le valide en aval.

Les processus primaires vont être privilégiés aux processus secondaires car c’est en leur sein que se situe le premier niveau de réel.

Il est nécessaire que la peinture ne rende pas compte, de manière volontaire, d’une vision du monde extérieure, d’un état émotionnel intérieur et soit totalement dégagée de la personnalité du peintre.

Car lorsqu’il y a volontarisme, lorsqu’il y a personnalité, lorsqu’il y a Moi, il y a but. Lorsqu’il y a but, il y a subjectivité imposée, subjectivité qui dirige l’acte de peindre. Il y a croyances des second, troisième ou quatrième niveaux de réel, croyances construites par l’influence de la civilisation quels qu’en soient le degré et l’échelle.

Lorsqu’il n’y a pas de but, la créativité s’expérimente dans le présent de l’acte de peindre.

Il y a joie du jeu et de la découverte, il y a révélation de l’Être dans l’improvisation, l’intuition et la spontanéité ici et maintenant « Les éléments spontanés des formes artistiques, tels que des textures apparemment accidentelles dans la peinture ou des ondulations inarticulées de mélodies primitives, ont le même aspect chaotique décevant mais elles possèdent aussi un ordre caché (…) cet ordre caché doit être expliqué par le fait que les formes spontanées de l’art proviennent de niveaux mentaux encore plus profonds que ceux qui donnent forme aux rêves et aux mots d’esprit, et pour cette raison résistent à la visualisation consciente. »[43]

« Pour Schopenhauer, seule l’intuition (et une intuition particulière, très difficile à définir, une  vie propre de la réalité, en quelque sorte « une vue exacte des phénomènes ») est capable de supprimer toute notion de temps et d’espace et aussi, toutes les oppositions conceptuelles factices. »[44]

Lorsqu’elle entre en action, cette Intuition Inconsciente transforme, en les traversant, les second, troisième et quatrième niveaux de réel. Elle les fait se mouvoir et se transformer selon la Puissance Primordiale qu’elle est et dont elle est issue. Ce mouvement et cette transformation fait pénétrer l’Artiste dans son Unité Intérieure. Les croyances, les identifications, les connaissances factices sont dissoutes par cette Vérité Fondamentale, qui les unifie en transformant le regard conscient sur elles.

En faisant émerger au conscient l’indifférencié, elle redonne sens à toutes les différenciations.

La conscience pénètre dans des niveaux de perception qui « émergent d’une matrice indifférenciée sous-jacente à toute imagerie consciente, où toutes les contradictions et distorsions dépourvues de sens du processus primaire sont enfin résolues. »[45] En faisant confiance à cette Intuition Inconsciente, ce qui se réalise dans la peinture s’intègre dans une continuité insoupçonnée par les processus secondaires. Anton Ehrenzweig dans Une nouvelle approche psychanalytique de l’esthétique[46]décrit à merveille le fonctionnement de ce procédé.

 

La vision subliminale qui s’installe dans l’acte de créer, fait advenir une justesse picturale que le Moi, instance de la différenciation, de la division et de la séparation, serait incapable de manifester. Cette vision subliminale est projetée sur la toile par la couleur qui, comme les sillons d’un disque vinyle dans lesquels est inscrite la musique, devient le véhicule visuel de la profondeur de l’Être, Universel dans sa condition.

Ce qui est projeté des profondeurs de l’Être se propose à l’introjection en s’offrant au regard et la qualité de cette information concourt à la création de l’Unité du Réel en ce qu’elle est Unité projetée.

La première personne qui introjecte la peinture est le peintre lui-même.

Dans le processus créatif du peintre, bien que l’on ne rende pas compte de l’émotion, paradoxalement, la sensation occupe une grande part de l’organisation de la couleur. Mais l’émotion et la sensation sont différentes. L’émotion s’impose, prégnante, envahissante, grossière. La sensation se diffuse en finesse. Elle est subtile et imprégnée d’intuition. Car si le ressenti du peintre face à la peinture en cours n’est pas occupé par un sentiment d’unité, d’équilibre et d’harmonie, situé dans l’ensemble aussi bien que dans chaque détail constitutif de la peinture, cela signifie que lui-même n’est pas dans cette unité, cet équilibre et cette harmonie intérieurement. La toile, miroir de l’intériorité, reflète alors désaccord, déséquilibre et disharmonie et ne permet pas au peintre d’introjecter sa propre peinture dans le sens de l’Unité du Réel. La joie de créer devient frustration, découragement, abattement et doute. Il importe de ne pas se laisser sombrer dans de telles dispositions car elles sont stériles et bloquent la créativité.

Le travail de la couleur est transformation et la peinture peut et doit se transformer à l’instar de cette sensation intime d’équilibre et d’harmonie suscitée par l’agencement des couleurs.

Une toile n’est aboutie que lorsqu’elle est parvenue à trouver cet équilibre.

Une toile achevée est immédiatement dépassée car l’Equilibre et l’Harmonie sont instables et demandent un renouvellement perpétuel dans le sens de la Vie.

Une telle pratique nécessite une confiance absolue, une foi dévouée en la capacité du peintre de faire advenir la peinture. Cette confiance et cette foi – qui ne peuvent reposer sur le Moi, mis hors jeu par les paramètres de création – doivent trouver leur fondement sur une autre instance intérieure, autonome de la conscience normale, qui a sa vie et son intelligence propre et qui provient des profondeurs de l’Être : le Soi. Par cette confiance et cette foi, le Moi – qui met lui-même en place les paramètres d’expérimentation – crée le Soi en même temps qu’il est déjà là et demande à être crée et se laisse guider par lui.

En étant peint par le Soi, le peintre transforme l’espace pictural qui transforme le peintre dans le sens de l’Unité du Réel.

 

Pourquoi la couleur pure ?

 

« (…) La lumière et les couleurs révèlent

Nos zones d’ombre et nos zones de clarté

Elles mettent en évidence notre vécu de la dualité

En jouant avec les complémentaires chromatiques

Nous jouons avec les complémentaires symboliques

Cela permet de découvrir entre les deux polarités

Un lieu paisible de non-dualité

Qui est comparable à la transparence. » [47]

 

Dans cette peinture abstraite, il y a attention stricte au geste, au pinceau, à la toile, à la couleur. Il y a l’Être, ici et maintenant, avec la couleur. Il y a Être qui entre en relation avec Couleur. Il y a Être qui est Couleur dans une continuité sans rupture.

Le peintre crée le trait de pinceau en même temps qu’il est déjà là[48] car la couleur impose une forme dont elle seule connait le but, but qui s’inscrit dans la continuité de l’Ordre cosmique Universel en ce que la couleur, comme nous le verrons plus loin, est une composante fondamentale et inaltérée de cet Univers.

Il y a disparition de la différenciation entre l’espace interne et l’espace externe.

Le but du Soi, connu de lui seul, rejoint le but de la couleur et les deux ne font qu’Un.

Le peintre se retrouve au milieu de cet échange entre le Soi, profondeur intérieure intangible immatérielle, et la couleur peinte, profondeur extérieure tangible matérielle.

L’Essence du monde intérieur rejoint l’Essence de monde extérieur et tout ce qui n’appartient pas à cette Essence qui est Une, est mu, de part et d’autre, au sein du peintre.

La notion de non-séparabilité des phénomènes internes et externes trouve son prolongement dans cette manifestation de l’Art. L’expérience vécue valide et témoigne de cette réalité physique quantique mise en lumière par David Bohm[49] et rejoint la théorie de D.W. Winnicott sur l’activité créatrice, la quête du soi et l’expérience culturelle de l’Homme.[50]

 

La couleur matière pure appartient au spectre lumineux en ce qu’elle est lumière, « réfléchie, diffusée, transmise, réfractée et absorbée »[51] par la matière, du rouge au violet en passant par toutes les nuances chromatiques (environ 300 pour l’œil humain[52]) que l’on retrouve dans l’arc-en-ciel.

La lumière est constituée d’ondes électromagnétiques. « L’interaction électromagnétique est également une des quatre interactions fondamentales (ce sont l’interaction nucléaire forte, l’interaction électromagnétique, l’interaction nucléaire faible et la gravitation) qui permet de comprendre (avec la mécanique quantique) l’existence et la stabilité des édifices chimiques tels que les atomes ou les molécules, des plus simples au plus complexes. »[53].

La qualité de ce médium qu’est la couleur peinte et de l’Information Essentielle qu’elle transmet, permet l’introjection d’une composante fondamentale de l’Univers, à travers la lumière, par la rétine. Le fait que le Moi n’ai pas conscience de cette information et ne puisse se la représenter n’est pas problématique, quand bien même le Moi peut s’il le souhaite s’informer de la qualité symbolique de chaque couleur peinte et de leurs caractéristiques particulières[54].

Elle agit au-delà d’une hypnose induite par un tiers.

Cette introjection meut et transforme les second, troisième et quatrième niveaux de réel en les traversant de sa Vérité et de sa Puissance Fondamentale Universelle, spontanément et pourrait-on même dire, à l’insu du peintre.

 

Des recherches extrêmement complètes et sérieuses, financées par la Nasa, sur l’influence de la couleur, ont démontré sa résonnance sur les champs émotionnel, physique et psychique[55] que la chromothérapie a largement explorée et explore encore.

 

En tant que relation directe avec la couleur, joie du jeu et de la découverte de l’expression de cette couleur, l’abstraction place le peintre en écoute et en réceptivité vis-à-vis de la couleur elle-même. Il entre en interaction avec elle et cette interaction est significative de la relation que le peintre entretient avec lui-même, les autres et le monde extérieur.

Cette interaction implique un dépassement du peintre de ses tendances négatives, pathologiques et illusoires car l’engagement artistique d’une manifestation de l’Equilibre et de l’Harmonie Colorée l’insère dans un processus de clarification intérieure dont il ne peut se soustraire sans en pâtir consciemment et intelligiblement dans l’exercice de son métier.

 

Conclusion :

 

Nous avons tout à l’heure évoqué l’art-thérapie comme sublimation des pulsions, comme expression des refoulements, comme catharsis.

Ces processus mettent en œuvre les second, troisième et quatrième niveaux de réel et en cela les nourrissent et les font exister davantage : s’ils sortent du peintre momentanément, rien ne garanti l’achèvement de leur répétition cyclique dans son fort intérieur. De plus, ils nourrissent le monde extérieur de l’intensité de leur charge énergétique en étant proposé à l’introjection au sein de l’espace transitionnel collectif qu’est le domaine culturel.

« La quête du soi à partir de ce qui peut-être fait avec des produits de déchet me parait une recherche interminable vouée à un échec total. »[56]

Si la pratique artistique que nous venons d’évoquer revêt dans un premier temps l’aspect de l’art-thérapie pour permettre au peintre de s’inscrire dans l’Unité du Réel, les productions artistiques qui en résultent donne lieu à l’achèvement des cycles de répétition des reliquats de l’âme puisqu’elles en transforment la racine même, n’en font pas état et ne les propagent pas dans la sphère collective.

Une telle peinture agit sur le monde extérieur de manière subliminale et inconsciente car elle s’adresse directement au Soi du regardeur.

Ici, le Soi du peintre communique, à travers le Soi de la couleur, avec le Soi du regardeur.

 

Comment reconnaître une telle peinture ?

Il est fort probable qu’un récepteur non préparé ne reconnaitra pas cette peinture, qu’elle passera inaperçue ou sera qualifiée de décorative. En effet, son langage est tel que seul un récepteur en quête du Soi sera en mesure de le ressentir et de s’y abreuver. Et si le Soi existe à priori chez tout le monde, seule une démarche consciente de le rencontrer permet son déploiement et son éveil. Il faut désirer le Soi pour qu’il soit créé en même temps qu’il est déjà là. Car le Soi n’est pas une force brutale qui s’impose, il ne peut étancher la soif de sens que par l’intime et inexorable liberté de chacun de choisir de s’abreuver à sa Source.

La subtilité de ses effets agit en profondeur, par la douceur, et plus la personne sera habitée par son Soi, plus cette peinture sera évocatrice, raisonnante et bouleversante dans la synchronicité qu’elle déploie.

 

Conclusion

 

Le chemin que nous avons parcouru jusqu’ici met en lumière, à partir de la pratique artistique, les moyens d’accession à la Vérité Fondamentale de l’Homme à travers l’expression des processus primaires.

Une tendance générale de réticence vis-à-vis de ces processus, induite par une société dirigée par le logos, la raison, l’intelligence pragmatique, par les processus secondaires, et le consensus inconscient ou non, d’une part majoritaire d’individus, les rend effrayants, lointains, étrangers et monstrueux. Comme ci l’Homme portait, enfouis dans les profondeurs abyssales de son intériorité, des démons, source de perdition, d’effondrement, de désordre, de chute et de chaos contre lesquels il faut se battre, auxquels il faut échapper. Freud à mis en lumière cette vision primordiale de l’Homme, bâtit sur le meurtre du père et la formation de la culpabilité comme lien culturel[57]. L’Homme fuit ce qu’il est en se redoutant lui-même. Il fuit sa Naturalité, comme racine de sa déchéance, siège de pulsions incompatibles avec le vivre ensemble.

Comme-ci l’Homme n’avait que deux options : refouler la pulsion ou lui laisser libre court dans un cataclysme social.

La pulsion est certes une énergie qui excède la personne, mais elle est avant tout information provenant de l’intériorité. La psychanalyse permet de prêter attention à cette information précieuse sur ce qui se joue au-dedans. Elle permet aussi d’opérer un recul sur celle-ci, pour sortir de l’identification directe, pour comprendre son langage qui n’est jamais autre que celui de la résilience. Car la Vie est la Vie, elle n’est pas survie qui se prête à une destructivité de soi-même ou de l’autre, répétée à l’infini, et qui implique une convalescence perpétuelle.

Quelle part des second, troisième et quatrième niveaux de réel nourrit la pulsion ? Ne pouvons-nous qu’être victime, aussi bien par le refoulement que par le déversement, de ces énergies pulsionnelles ? Pouvons-nous être responsables de notre intériorité en accueillant ces pulsions, en leur faisant face, en écoutant leur langage ? En leur donnant ainsi la possibilité de ne pas être refoulées, nous pouvons libérer la racine de leur fondement par le seul fait d’une reconnaissance, d’un pardon, d’une intégration. L’apaisement qu’elles exigent peut-être obtenue par l’écoute intérieure et la conscientisation. Nous avons le choix de leur donner libre court de manière incontrôlée et disparate, le choix aussi d’une attitude, loin d’amener encore une convalescence, qui affirme et confirme la Vie que nous sommes. Une pulsion est un désir/peur dans un basculement dans le contraire infini, cercle vicieux du supplice de Tantale.

La comprendre est une connaissance de soi bien plus précieuse que toute autre. Une connaissance de soi qui permet de s’accueillir, de s’accepter, de s’aimer de manière inconditionnelle, sous toutes les facettes. Une connaissance de soi où la conscience cesse d’être jugement. Une connaissance de soi qui libère et qui permet d’accueillir, d’accepter l’autre et le monde de même. La pulsion est une part de la multi-dimensionnalité de l’être, ignorée par le Moi qui s’identifie à une construction figée de lui-même. Plus elle est combattue ou plus elle est déversée sans conscience dans le monde extérieur, plus elle devient destructrice pour l’individu-même qui la refoule et son entourage lorsqu’elle s’extériorise. Accueillir cette dimension de l’être intérieurement revient à l’accueillir au dehors et ainsi commencer à tisser les liens de l’Unité du Réel.

Aucune expérience vécue ne l’est au hasard. La souffrance ramène l’individu à son intériorité pour qu’il y descende et l’explore en profondeur en quête du Soi dans un face à face avec lui-même, une accession à la Connaissance de qui il est en Vérité, car il est abominable et merveilleux, mais il n’est ni l’un ni l’autre. Il est Un dans sa multi-dimensionnalité conscientisée.

La souffrance en ce sens est une bénédiction, car elle ramène l’Humain vers son Identité Fondamentale et si nous souhaitons qu’elle cesse, il n’y a pas d’autre destination que le Soi.

La souffrance est porteuse de sens. Elle indique une déviation de l’Être par les seconds, troisièmes et quatrièmes niveaux de réel et tant qu’il n’y a pas d’Unité, il y a souffrance.

L’Unité ne s’acquière que par la réalisation du Soi car lui seul bénéficie d’une conscience individuelle-collective, d’une conscience collective-individuelle, qui soulage le positionnement individuel et tout ce qu’il implique de difficultés avec le vivre en collectivité. Une possibilité de Vivre Véritablement avec soi-même, déjà, et avec les autres, ensuite. Une reconnaissance de l’altérité, un accueil de la diversité, une tolérance de l’unicité et de la pluralité individuelle, propre et alter. Un Amour de ce qui est, dans la nécessité de son existence et dans l’Intelligence de cette nécessité.

Le jeu du monde humain n’a pas d’autre but, inconsciemment, que de nous ramener, tous et chacun, vers cette Unité Intérieure. Le Moi se décante par la répétition des traumatismes, de la violence, de la déviation à l’Ordre Cosmique Universel.

Ceci est un chemin individuel d’humilité. Une quête de Vérité, de Justesse, d’un Sens Immortel.

« Trop de gens cherchent encore en dehors d’eux-mêmes ; les uns croient au leurre de la victoire de la force triomphante ; d’autres aux traités et aux lois ; d’autres encore au renversement de l’ordre établi. »[58] Cette quête externe épuise l’Homme car il ne peut advenir d’Unité par des changements superficiels et apparents.

Le véritable changement s’opère intérieurement, remonte des profondeurs, s’exprime au dehors et transforme le monde car lorsqu’un rouage (une personne) se transforme, c’est le fonctionnement de l’ensemble du mécanisme qui en est affecté.

Que serait l’Homme s’il rendait les armes, stoppait la fuite, arrêtait de vouloir maîtriser, contrôler et dominer ce qui l’entoure. Que deviendrait l’Homme contemporain au-delà de la satisfaction immédiate de ses désirs, de ses passions, de cette liberté apparente que lui octroie notre société consumériste ? Deviendrait-il impuissant, frustré ?

Oui, l’Homme est impuissant. Et oui, il est également tout-puissant. Mais le sens et la distribution de cette toute-puissance dans son intériorité est inversée : il est impuissant à satisfaire de manière logique ou érotique l’ensemble de ses besoins car la logique « est liée à l’analyse, au tri et à la division de ce qui forme un tout en une série de petits éléments classifiés, facilement identifiables et assimilables »[59] ce qui ne lui permet pas d’avoir une vue d’ensemble des différents équilibres humains, intrinsèquement liés les uns autres et inséparables, distribués dans le sens des contraires. Lorsqu’il tire une ficelle d’un côté, l’autre côté s’effondre et ce jeu est incessant et voué à l’échec. Quand à l’éros, sans le logos, il épuise le sens dans une dispersion sans fin de l’énergie libidinale non canalisée ou se refoule par l’intervention logique.

La seule instance intérieure qui permette d’avoir une action qui se répercute sur l’ensemble sans qu’aucune de ses composantes n’en pâtisse est le Soi, lié au Tout de manière inconsciente.

Pour que l’Homme puisse voir, il doit accepter de changer de perspective intérieure.

Car à travers le regard du Soi, ce n’est ni l’éros ni le logos qui s’emploient dans l’agir, mais bien cette puissance d’Unité qui meut la personne. En amont de la dualité, elle réconcilie l’individu avec lui-même, les autres et le monde au sens le plus large.

Pour qu’ils puissent s’inscrire dans l’Ensemble collectivement et extérieurement que ce soit dans la société ou dans n’importe quel groupe, les Hommes doivent accepter de se soumettre à cette Intelligence profondément enfouie, inscrite dans chacune de leurs cellules et qui le dépassent.

Une conscience individuelle est une étape nécessaire de la construction de l’Humanité et ce travail est en cours. Il permet d’intégrer la différence, la distinction et la particularité de chaque individu, de chaque groupe et de chaque société au sein d’un fonctionnement de l’uniformisation pathologique exercée par le dogme ou le narcissisme autocentré.  Il permet d’affirmer la tolérance et l’acceptation de chacune de ces expressions, nécessaires et justifiée à l’existence par le simple fait de cette existence. Ce qui ne signifie pas applaudir l’ignoble et l’horrible, mais plutôt accueillir pour que la communication puisse s’établir sans jugement, dans le sens de la transformation, de son propre regard d’abord.

Mais si la division, l’individuation, la différenciation sont une étape, c’est pour que chacune de ces individualités s’intègrent dans  l’ensemble, sorte de l’isolement qui la caractérise et y trouve sa place en conscience, volontairement et librement, à partir de son Identité Fondamentale, au-delà d’un ordre humain extérieur préétabli et pourtant nécessaire dans ces temps confus.

Car il existe un Ordre Intérieur préétabli, mouvant, en perpétuelle création, opposé à l’ordre humain figé, légiféré et dogmatique qui ne peut se manifester que dans une conscience individuelle-collective.

Cet Ordre cependant, n’est pas un dû ni non plus un acquis. C’est à l’Humain de le souhaiter, de le désirer, de tendre vers lui, de le créer en même temps qu’il est déjà là.

La Vérité, l’Être, sont une quête et les difficultés de cette quête sont là pour que l’Homme se révèle à lui-même et prenne conscience de sa Toute Puissance Inoffensive par lui-même, pour lui-même.

La Vérité et l’Être ne peuvent être éprouvés qu’au sein d’une confiance inébranlable dans le fait qu’elles existent et ce, au sein même de l’Homme.

Loin d’être monstrueux ce qui habite au sein des processus primaires est cette Toute Puissance, rendue inoffensive par l’achèvement de la peur et par l’Amour Universel qu’elle émane.

Il n’y a plus ange ou démon, il n’y a plus raison ou sensible, il n’y a plus dieu ou diable, il n’y a plus nature ou culture, ontologique ou ontique, il n’y a plus bien ou mal.

Il y a intégration des opposés dans L’Unité du Réel à partir du Soi.

 

Bibliographie

 

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[1] Marc Jimenez, Qu’est-ce-que l’esthétique ?, Gallimard, 1997, p. 431

[2] Ibidem, p. 33.

[3] Ibidem, p. 407.

[4] Nous parlons ici des artistes engagés professionnellement dans l’exercice de leur art.

[5] Ibidem, p. 422.

[6] Ibidem, p. 424

[7] Marcel Conche, Héraclite, Fragments, Presses Universitaires de France, 1986, fragment 57, p. 217.

[8] Carl Gustave Jung, Psychologie de l’inconscient, Georg éditeur, 1993, p.122.

[9] Ibidem, p.117 à 141.

[10] Ibidem.

[11] Boris Cyrulnik, Les nourritures affectives, Editions Odile Jacob, 2000, p. 111 à 151.

[12] M. Jiménez, op.cit. p 349.

[13] Niels Bohr, Physique atomique et connaissance humaine, Gallimard, 1991

[14] David Bohm, La plénitude de l’Univers, Edition du Rocher, 2005

[15] Serge Carfantan, Docteur agrégé de philosophie, Professeur à l’Université de Bayonne et au lycée Victor Duruy, Mont de Marsan, France. Philosophie et spiritualité, leçon 96, Physique, matière et conscience, cours en ligne, 2003. http://sergecar.perso.neuf.fr/cours/matiere.htm

[16] Sandor Ferenczy, Transfert et introjections, Payot, ré-édition 2013, p. 71

[17] Hélène Richard, Une psychanalyse postmoderne ? Filigr@ne, revue de psychanalyse en ligne, vol.17, 2008 http://rsmq.cam.org/filigrane/archives/postmod.htm

[18] Wikipédia, Encyclopédie Universelle, http://fr.wikipedia.org/wiki/Information, 3. Perception.

[19]Donald Wood Winnicott, Jeu et réalité, l’espace potentiel, Gallimard, 1971, p. 49.

[20] M. Jiménez, op.cit. p 401.

[21] D. W. Winnicott, op. cit. p. 21 à 44

[22] Ibidem, p. 42 à 49.

[23] Ibidem, p. 252.

[24] Voir H. Richard, op.cit. Contexte sociétale : la postmodernité in Une psychanalyse postmoderne.

[25] C. G. Jung, op.cit. p. 26

[26] Ibidem, p. 59

[27] D. W. Winnicott, op. cit. p. 42 à 49

[28] Voir Michel Pouquet, A quoi sert un père ? Article en ligne : http://agoradurevest.over-blog.com/page-924750.html

[29] B. Cyrulnik, op.cit. p. 150

[30] Martin Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part, Gallimard, 1962, p. 53, 54.

[31] James Gleick, La théorie du Chaos, Flammarion, 1991, p. 393

[32] Ibidem, p. 388

[33] M. Conche, op.cit. fragment 79, p. 276

 

[34] B. Cyrulnik, op.cit. p. 148

[35]La Maison des Artistes, Combien y a-t-il d’artistes professionnels en France ? http://www.lamaisondesartistes.fr/site/combien-y-a-til-dartistes-professionnels-en-france/, Décembre 2010.

[36] Arthur Schopenhauer, Contre la philosophie universitaire, Editions Rivages, 1994.

[37] B. Cyrulnik, op.cit. p.111

[38] D.W. Winnicott, op.cit. « Le rôle de miroir de la mère et de la famille », p. 210.

[39] M. Jiménez, op.cit., p.403

[40] Ouvrage collectif sous la direction d’André Berge, Anne Clancier, Paul Ricœur et Lothar-Henri Rubinstein, L’Art et la Psychanalyse, Hermann Editeurs, 2012, p.84

[41] Ibidem, p. 231

[42] C. G. Jung, op.cit. p.125

[43]A. Berge, A. Clancier, P. Ricœur et L. H. Rubinstein, op. cit, p. 79

[44] Wikipédia, op.cit. http://fr.wikipedia.org/wiki/Arthur_Schopenhauer, 3.2.1 L’intuition

[45] A. Berge, A. Clancier, P. Ricœur et L. H. Rubinstein, op. cit, p. 80

[46] Ibidem, p. 76 à 86

 

[47] Pierre Van Obberghen, Traité de couleur thérapie pratique, Guy Trédaniel éditeur, 2007, p. 6

[48] Voir D.W.Winnicott, op.cit. « L’enfant crée le sein en même temps qu’il est déjà là.» p.

[49] D. Bohm, op. cit.

[50].W.Winnicott, op.cit. p. 109 à 126 et 178 à 191

[51]P. Van Obberghen, op. cit. p. 25

[52] Ibidem, p. 28

[53] Wikipédia, encyclopédie universelle. http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lectromagn%C3%A9tisme

[54] P. Van Obberghen, op.cit.

[55] Ibidem. Pour plus d’informations consulter : http://pnas.org/cgi/reprint/100/6/3439.pdf

[56] D. W. Winnicott, op.cit. p. 110

[57] S. Freud, Le malaise dans la culture, 1930, PUF, Paris, 1995, p.75.

[58] C. G. Jung, op. cit. p. 26.

[59] P. Van Obberghen, op.cit. “Le livre de la couleur jaune », p. 195.

UN

J’ai marché longtemps, seule, au milieu du néant. Personne.

Trouvés le rose, le rouge, l’orange, le jaune.

J’ai commencé  à ouvrir les yeux, collés de placenta.

Une couleur après l’autre, trouvant sa place dans le manège.

Et puis plongeon.

Tout au fond, au fond de Soi.

Couleurs du dedans dispersant les ténèbres, incessamment.

Une plongée dans les abysses, en apnée au monde, remontant longuement vers la surface.

Matière mais pas vraiment, lumière surtout.

Et le blanc, le bleu, le vert. Tourbillon !

Un tourbillon calme, lent, patient, silencieux.

73, UN, éblouissement du jour.

Les écailles tombées, les paupières décollées pour toujours,

Ici et maintenant, je crée Réel, Ensemble.

La peinture comme allégorie

Le « White Carousel » est une allégorie de l’Humanité : « Comment intégrer dans un même ensemble, une diversité foisonnante de rythmes, de langages et d’expressions différentes, afin de créer une Harmonie et une Unité qui en préserve l’intégrité ? ». Un Ensemble fonctionnant de manière optimale et qui trouve son équilibre dans une organisation mouvante et sans cesse renouvelée, sans exclusion d’aucune sorte. Il est « un laboratoire d’expérimentations de l’organisation globale du Grand Organisme Humain Collectif ». Il intègre, à partir de leur Vibration Première, la Couleur, les différents archétypes humains en souffrance et les différentes dimensions de l’Homme, en les ré-harmonisant dans leur intégrité propre, mais également les uns par rapport aux autres. « Esprit, Cœur, Psychisme, Corps, Ciel, Terre, Père, Mère, Spirituel, Matériel, Passé, Futur, Présent, Désir Pur, Peur Pure, Amour Pur, Féminin, Masculin, Divin, Dedans, Dehors, Éternel, Temporel, Rêve, Eveil » se ré-accordent pour s’exprimer à l’Unisson.

73 toiles

The white Carousel Process : The end, the beginning !

Le White Carousel renommé en cours de route « The White Carousel Process » est à présent abouti !
Sa réalisation, initialement prévue sur 100 toiles, c’est avérée plus rapide et n’a nécessité que 73 peintures afin de parvenir à destination.
J’en suis la première, fort agréablement d’ailleurs, surprise !
Il sera exposé, en partie, à « l’Office Culturel de Riom-ès-Montagnes » dans le Cantal (15) du 1 au 31 juillet 2013 et au « Salon des Réalités Nouvelles » au parc Floral de Paris du 20 au 30 septembre 2013.
Une exposition d’ensemble est en cours de négociations.

Influences

Héritière du Post-impressionnisme de Paul Cézanne par la transposition stricte du paysage en couleurs juxtaposées qui deviennent alors sujet de l’œuvre, des Fauves, Henri Matisse, André Derain, qui utilisent la couleur pleine et pure et orientent la recherche picturale sur le rythme et l’harmonie musicale des couleurs, Blaue Reiter avec Kandinsky pour l’interpénétration du monde visible et matériel par des valeurs abstraites sous-jacentes, la forme musicale subtile par la forme et la couleur, l’abstraction des formes et des compositions, Maïla Merca Haël nous propose une œuvre synthèse qui poursuit sa propre évolution.
Après avoir exploré une palette puissante de contrastes où les couleurs pures communiquaient entre elles pour créer une harmonie sensible abstraite à partir de croquis de la nature (Rainbows, 2006-2009), recherché la rythmique pure dans l’abstraction de l’animal (Wild life et United Rythmes of Maïla, 2009-2011), Le White Carousel, projet sur 100 toiles en cours depuis fin 2011, se détache du monde matériel et explore la tâche et le trait avec une palette réduite à trois couleurs. Ce choix minimaliste permet à la jeune artiste peintre de recentrer la recherche sur l’écriture stricte de la couleur, plus que la couleur en elle-même.